Covid-19 et le secteur de l'énergie

Penser les conséquences de la pandémie du Covid-19 sur les enseignements du programme Energy

Rachel Guyet et Francois Bafoil, Directeurs de programme, discutent les conséquences de la pandemie pour les cours du Diplôme des hautes études sur la transition et la gouvernance énergétique globale (« Master in Global Energy Transition and Governance »).

 I. Le « Master in Global Energy Transition and Governance » 

Le « Master in Global Energy Transition and Governance » a pour objet l’analyse des évolutions et des innovations énergétiques (fossiles et renouvelables) qui, ces dernières décennies, se sont développées selon quatre dimensions étroitement liées l’une à l’autre :

  • la géopolitique qui cerne les champs de la production, distribution, la fourniture et consommation d’énergie à l’échelle internationale ;
  • la politique européenne qui a défini les objectifs climatiques et renouvelables et lancé son Pacte Vert ;
  • la dimension d’ordre micro qui s’attache aux échanges locaux, impliquant les innovations, les nouveaux partenariats, mais aussi l’accroissements des inégalités de toutes sortes ;
  • et la dimension économique qui analyse les changements sur le marché de l’énergie sous l’effet des politiques de libéralisation mais également de subventions, de l’introduction de prix carbone, de l’impact des renouvelables sur les prix.

Chaque pays et chaque région supranationale (UE, Asean, Sasec, entre autres mais aussi les organisations sectorielles du type de l’Opec) les mettent en œuvre en fonction de gouvernances particulières. Celles-ci combinent les échelons supranationaux, étatiques et sub-étatiques, en associant les acteurs publics, privés et ceux de la société civile. A chaque niveau, des conflits se nouent. Ils révèlent la grande variété des intérêts en présence, la formation d’alliances mais souvent débouchent sur des affrontements et des guerres pour sécuriser la détention de la ressource. Pour nous résumer, les maitres-mots de la réflexion du programme sont : gouvernance et gouvernance multi-niveaux, innovation, partenariats, conflits, compromis et inégalités.

Si, maintenant, l’on devait énoncer de manière synthétique, les grands courants à l’origine des profondes transformations qui ont affecté les marchés de depuis les années 1980, l’on pourrait sans difficulté en isoler quatre :

  • la libéralisation des marchés ;
  • les nouvelles technologies ;
  • le basculement des énergies fossiles aux énergies renouvelables,
  • et les enjeux climatiques.

Les effets de ces transformations ont affecté les axes de la gouvernance verticale et horizontale en accusant les tensions entre les pôles centralisés (à l’instar de la production mais aussi des réseaux électriques et du stockage, etc.) et les pôles décentralisés liées à l’innovation et à la mise en œuvre des différentes solutions renouvelables. Cela pour dire qu’avant 2020, le champ de l’énergie était soumis à de profonds conflits dont les enjeux portaient sur la sécurité des approvisionnements et des contrats, les prix, mais aussi sur la soutenabilité avec au premier rang, les enjeux climatiques et l’équité. Sécurité, prix, disponibilité, durabilité et équité ont été les nouveaux mots-clés de la réflexion venant s’ajouter aux précédents.

Or, les enjeux identifiés en matière de sécurité, de durabilité et d’équité n’ont pas trouvé de solution définitive et l’urgence d’y répondre se pose de manière toujours plus pressante. Mais voici aujourd’hui qu’un autre enjeu surgit, de manière tout à fait inattendue, source de bouleversements et de conflits potentiels dévastateurs, mais aussi de redistribution des ressources et d’approfondissement des inégalités considérables : le Covid-19. Comment en évaluer les effets dans le champ de l’énergie ? Avec quels critères les saisir ?  A coup sûr l’ampleur de ce qui s’annonce comme un désastre à l’échelle mondiale est difficilement estimable, encore moins mesurable à l’heure présente. Tous les secteurs de l’énergie sont désormais affectés : la production ; les investissements ; les prix ; les entreprises et les consommateurs ; pour n’en citer que quelques-uns. On doit pourtant s’atteler à identifier les risques majeurs. Comment ?
 

II. Hypothèses 

Notre réponse consiste à considérer les grands axes du programme – les politiques de libéralisation, les technologies et les innovations, les renouvelables et le changement climatique – par le biais de l’hypothèse d’une importante réduction des ressources, autant financières qu’humaines, et cela à tous les niveaux. Avec quels questionnements ?

  • La gouvernance. La question est d’identifier l’accroissement des tensions sur la ligne des partenariats entre les différents niveaux ; les conflits liés à la fourniture mais surtout à la redistribution des fonds collectifs, que ce soit entre l’État et la région supra nationale, et entre l’État et ses composantes sub-étatiques. On peut faire l’hypothèse ici d’un retour massif de l’État comme acteur central de l’énergie. Dans la mesure où l’on peut penser que l’État va devoir assumer nombre de coûts, la question est de savoir quel sera le rôle imparti aux autres acteurs de la gouvernance ? aux partenaires privés ? à la société civile ? Mais pourra-t-on penser la reprise sans une coopération à l’échelle internationale ?
     
  • La même question vaut pour les investissements. La crise actuelle va-t-elle ouvrir sur un renforcement des coopérations avec les systèmes bancaires et les investisseurs ou bien sur leur rétrécissement. C’est toute la régulation qui se trouve ici impactée. Et sur ce point de la régulation, faut-il penser qu’elle va primer sur l’innovation ? Les investissements dans les renouvelables vont-ils se maintenir avec l’effondrement du prix du pétrole ou les cartes vont-elles de nouveau être redistribuées en faveur du modèle fossile dominant ?
     
  • Les innovations. Elles couvrent de vastes domaines dans le champ de l’énergie : du domaine technique pour les technologies non matures à l’image de l’éolien flottant ou des véhicules électriques, à celui des transports et aux réseaux, jusqu’aux innovations dites participatives qui englobent les montages financiers diversifiés au niveau local et contribuent à la démocratie locale. Or ces innovations transforment les modèles d’affaire des entreprises et nécessitent une adaptation organisationnelle, économique, partenariale etc. de leur part. Elles modifient les relations avec les consommateurs qui sont eux-mêmes confrontés à une réduction de leur pouvoir d’achat en raison de la crise, et cela affecte leur capacité financière à investir dans les nouvelles technologies. Beaucoup d’entre elles sont portées par des start-ups dont le modèle n’était pas encore consolidé avant la pandémie. C’est donc la poursuite des innovations et la survie de ces entreprises qui sont posées aujourd’hui. Faut-il penser que les innovations vont être pendant un certain temps mises de côté pour mieux valoriser les ressources acquises ? Mais poser la question ainsi, n’est-ce pas annuler les engagements en faveur du climat ? N’est-ce pas revenir au modèle centralisé de l’énergie ?
     
  • L'acceptation sociale. Déjà au centre des réflexions sur les renouvelables et l’accroissement de la production de certains sources (charbon, gaz de schiste, etc.), la dimension de l’acceptation sociale va se trouver, on peut le supposer, aiguisée suite aux décisions qui seront prises dans le sens d’un accroissement soit des énergies traditionnelles pour des raisons de coûts à court terme, soit des énergies renouvelables pour satisfaire aux engagements climatiques. Jusqu’à présent l’acceptation sociale se trouvait renforcée dès lors que les charges et bénéfices de la transition étaient équitablement réparties, par l’intermédiaire des coopératives ou l’ouverture du capital des projets renouvelables aux citoyens par exemple. Si le mouvement de transition énergétique se poursuit, comment va-t-il être financé ? Les citoyens seront-ils encore en capacité et auront-ils encore la volonté d’y participer ? Pouvoir consommer son énergie produite peut cependant être un moyen d’assumer son autonomie énergétique dans des périodes de crise. Dans ce cas, la crise peut-elle renforcer pareil souhait ?
     
  • La redistribution. Avec ce volet du social se trouve ouvert le vaste champ des réflexions sur l’accroissement des inégalités, notamment celles liées à la précarité énergétique. Aujourd’hui des familles entières sont confinées et doivent vivre, travailler et étudier dans leur logement, ce qui s’accompagne d’une hausse des besoins énergétiques mais également une demande croissante d’appareils connectés à internet. Les inégalités socio-économiques préexistantes se trouvent approfondies par cette crise mais elles creusent encore davantage les difficultés d’accès aux services énergétiques en raison de risques de perte de revenus, de qualité de logement et de besoins énergétiques croissants qui se traduisent par des factures en hausse. Cet effet ciseau ne peut être compensé qu’avec l’intervention de l’Etat et des entreprises en faveur d’une solidarité renforcée. Si cette solidarité est visible à travers les réseaux de la société civile et les mesures d’urgence prises par les acteurs publics et privés, peut-on envisager un changement plus profond de la redistribution et de la solidarité en matière énergétique, mais également à une échelle plus large ? Peut-on repenser un retour de l’Etat dans le secteur énergétique pour garantir une forme de service public de l’énergie ? 

On le voit, chercher à intégrer les conséquences de la pandémie sur les champs couverts par le programme Energy nous oblige à approfondir nos réflexions sur la gouvernance, avec au premier plan les interrogations sur les capacités de l’État à assurer la sécurité, la paix, la durabilité et la redistribution.

 

  Libéralisation Technologies and Renouvelables Changement climatique
Coûts et investissements Nécessité d’investir dans de nouvelles infrastructure = qui va payer ? 
  • Coûts de transaction, d’opportunité ?
  • Risques liés à la cybersécurité
  • Digitalisation
  • Comment consolider un nouveau modèle d’affaires lorsque moins de clients peuvent payer ?
  • Concurrence pour des ressources limites, réduction de la capacité d’investissement et du pouvoir d’achat
Comment attirer les investissements vers l’énergie verte ? 
Gouvernance Capacité d’action limitée des niveaux supranationaux  Question d’efficacité et de flexibilité de l’ensemble du système Comment atteindre les objectifs (Accord de Paris, objectifs européens pour 2030) ? 
Aspects sociaux Comment renforcer le niveau local ?
Comment garantir accessibilité et prix abordable des services énergétiques pour tous ? 
  • Comment transformer un nouveau modèle d’affaire en un modèle d’affaire normal ?
  • Protection des données privées
  • Adaptation des compétences et nouveaux emplois
  • Transformation des organisations internes et partenariales
  • Acceptation sociale par l’opinion publique
Solidarité accrue pour les populations à faibles revenus
Acceptation sociale par l’opinion publique 
Risques
(scénario négatif)
Le retour de l’Etat (the state back in)
Force, conflits et guerres
Baisse du soutien aux nouvelles technologies
Abandon du Green Deal
Abandon des objectifs de l’Accord de Paris 

 

III. Le retour de l’État

Ces différentes questions sur les impacts de la crise du Covid-19 dans le champ de l’énergie mettent toutes au premier plan de la réflexion la question du retour de l’État (the state back in). 
Plus exactement, il en va de son renforcement tant il est vrai que son retour a déjà été acté depuis les années 2000. A cette date, un monde multipolaire a succédé à l’effondrement du communisme il y a 30 ans. S’y est substitué dans les années 2000 un monde bipolaire. Faut-il en conclure à l’accroissement des risques de tension entre les « grands acteurs » du champ pétrolier et gazier et par conséquent celui des risques de guerre dans les pays adjacents, théâtres directs des guerres que les « grands joueurs » se font à distance : d’un côté les USA et l’Arabie saoudite ; de l’autre la Russie et l’Iran ?

Face à ces « grands acteurs », la Chine a développé un programme d’envergure mondiale : le projet « One belt, one Road » dans lequel l’énergie a une part majeure. Doté d’un budget considérable, notamment distribué sous forme de prêts sans condition, il constitue la porte d’entrée de la pénétration mondiale de la Chine en suivant les routes maritimes et continentales des échanges, mais participe également de l’endettement des pays moins développés. La dissémination du Covid19 affecte d’ores et déjà cette ambition planétaire, ne serait-ce qu’en réduisant considérablement les capacités internes de la Chine.

Face à tous ces acteurs, l’UE a représenté une exception, elle qui a fait du « Green deal » son programme phare. Aux relations internationales marquées par les relations de force entre les deux puissances tendant à l’hégémonie et illustrant l’approche dite « réaliste », l’UE a cherché à faire prévaloir des relations davantage marquées par les valeurs partagées. Or, plus la crise s’approfondit, plus les approches néo-libérales sont dévaluées en face des nouvelles responsabilités imparties aux Etats. Plus ces derniers s’imposent comme les prêteurs en dernier ressort, plus s’accentuent en leur sein les pressions souverainistes, et moins les voix plaidant pour la coopération et la délégation de souveraineté ne sont audibles. Plus l’État fait son retour en force, moins l’UE n’est crédible.

La crise du Covid-19 dans le champ énergétique (et pas seulement lui) soulève de manière aigue la question de la démocratie au sein des différents Etats, et celle de la solidarité à l’échelle des relations internationales, du niveau européen, national et local. 

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